Le premier (le progressisme sociétal) s’évertue à détruire les relations humaines en organisant leur impossibilité; l’autre (le technologisme) s’emploie à leur substituer un monde d’algorithmes glacés habilement recouvert d’un vernis de pixels chatoyants. Pour nouer la gerbe, les apprentis-sorciers de l’intelligence artificielle nous annoncent des progrès spectaculaires, confirmant ainsi que dans le monde à venir, le facteur humain va rapidement devenir une variable inutile. Mais comme le martèle le catéchisme officiel : «On n’arrête pas le progrès». Alors en avant !

 

Pas de cadavre, pas de crime

 

«On n’arrête pas le progrès !» La sentence vaut son pesant de pixels. Le Système en a d’ailleurs plein son catéchisme des comme ça, où puisent sans relâche ses apôtres pour nous faire comprendre qu’il n’y a tout simplement pas d’alternative à la fuite en avant. Et à force d’être psalmodiée partout et par tous, cette sentence a fini par devenir une Vérité incontestable, et d’ailleurs très peu contestée, sous peine d’excommunication il est vrai.
 

Le progrès est donc forcément beau et bon puisqu’il est le fruit des découvertes de la science, donc de l’intelligence humaine qui exerce sa belle et bonne souveraineté sur le monde, et ne saurait dès lors être contenue, bridée ou frustrée tant par essence le plus est toujours le bien.
 

«On n’arrête pas le progrès» donc, comme devise inoxydable gravée au frontispice de cette grande alliance post-moderne du néolibéral désespéré et du geek halluciné qui gouverne désormais la destinée de notre humanité.

 

Pour le premier, il s’agit de masquer l’échec total d’une idéologie libérale qui, dans sa version ultime, a érigé le Marché en dictateur global au détriment de l’homme, décidément incapable d’apprécier les dividendes de ce sublime montage il est vrai essentiellement financier.
 

Alors pour contourner la difficulté, supprimer la résistance, quoi de plus simple que de retirer l’homme de l’équation. Pas de cadavre, pas de crime donc pas d’échec.

 

Et c’est là qu’intervient notre geek hallucinés qui, toujours content de pouvoir s’amuser, va donc pouvoir exercer une belle et bonne souveraineté sur le monde, se voyant invité à nous connecter jusqu’au trognon si possible, jusqu’à ce transhumanisme (1) qui nous fera enfin rentrer dans l’équation, et surtout dans le rang.

 

Atomiser l’individu

 

Mais il faut d’abord formater le disque dur social. Et dans notre contre-civilisation néolibérale, c’est le progressisme sociétal qui se charge de faire exploser le corps social pour isoler le plus possible l’individu, et ainsi mieux le préparer à la Grande Connexion, à la Grande Mutation. Une idéologie de gauche pour soutenir la fuite en avant du néolibéralisme de droite donc, comme il se doit.

 

Alors on progresse, de jour en jour, en légiférant à tour de bras pour satisfaire le moindre lobbie, pour donner l’illusion d’une société vertueusement engagée dans la quête d’un équilibre parfait où chacun pourra, à terme, exercer son droit inaliénable à tout sur tout.
 

Chaque groupe, puis chaque sous-groupe, puis chaque individu se voit ainsi invité à ne concevoir le vivre-ensemble, à ne voir le monde, qu’au travers du prisme déformant de ses intérêts particuliers.

 

Ce mécanisme centrifuge s’accompagne bien évidemment d’un «relativisme moral et culturel total qui incite les individus à grignoter des espaces de libertés de plus en plus larges, avec des prétentions de plus en plus subtiles ou extravagantes, voire déviantes».
 

Une «innocente» tentative de donner satisfaction à tous les égoïsmes concurrents d’un «peuple de démons» qui ne sert, en réalité, qu’à alimenter une guerre de tous contre tous destinée à atomiser les individus. (Nous avons déjà analysé cette immense entreprise d’abolition de l’homme, notamment dans nos billets intitulés «Contre l’abolition de l’homme» justement (2), «Intelligentsia et servitude globalisée» (3), «Retour sur le fiasco libéral» (4) ou encore «La frontière, le Système et le porno» (5).

 

La rupture d’avec le réel

 

La cohérence est donc totale entre cette entreprise de déstructuration de la société humaine et la course effrénée au progrès technologique, à l’élaboration de ce goulag de pixels et d’hyper-connectivité dont la finalité n’est pas de faciliter la vie ou les rapports sociaux, mais précisément de s’y substituer.
 

Aujourd’hui déjà, l’individu post-moderne passe en moyenne huit heures par jour le nez planté dans un écran (6) (ordinateur, TV, tablette, smartphone, console etc…). Huit heures par jour: c’est juste un tiers de la vie, et même la moitié de la vie «éveillée».
 

Si l’on extrapole, cela veut dire qu’un adulte du XXIe siècle va passer plusieurs dizaines d’années de sa vie à fixer les pixels d’un rectangle lumineux. Un écran où tout ce qui se passe est organisé, vu, compilé, répertorié et examiné par les algorithmes du Système bien sûr.

 

Premier constat: la rupture avec le monde réel, la mère Nature notamment, est absolument totale et la rando mensuelle n’y change rien. D’où sans doute cette indifférence à l’agonie de la paysannerie et à celle de l’écosystème en général, hormis les postures de façade bien sûr.
 

Deuxième constat: les rapports sociaux se virtualisent déjà largement aussi, devenant peu à peu un simulacre organisé par écrans interposés, et là encore grâce aux algorithmes du Système. Cette hyper-connexion sensée rapprocher les hommes ne fait donc en réalité que les séparer.

 

Mon robot, mon amour

 

Dans un futur proche, la robotique va encore permettre de franchir une étape décisive dans l’abolition de l’homme. D’abord sous une forme ludique en prenant en charge l’un des rapports sociaux les plus compliqués et essentiels qui soit: la sexualité.
 

Il semble en effet que le sexe avec les robots soit au menu des progrès de notre contre-civilisation pour cette année déjà (7), une étape logique de l’évolution de sextoys à circuits imprimés, dont le succès commercial est déjà phénoménal.
 

Mais pourra-t-on réellement amener l’homme à développer une véritable relation amoureuse avec une machine ? Eh bien oui. La chose est d’ores et déjà dans le pipeline comme on dit.

 

Des chercheurs ont démontré que les hommes sont parfaitement capables d’éprouver des sentiments pour des machines (8). Avec cet avantage incroyable de pouvoir répondre de manière adaptée à toutes les névroses, à toutes les solitudes, à tous les désespoirs en proposant le compagnon idéal, sur mesure, flatteur, attentionné et enjoué auquel chacun devrait évidemment avoir droit (parce qu’il le vaut bien) (9).

 

Et tôt ou tard, et plutôt tôt que tard au vu de l’accélération exponentielle des progrès en matière d’algorithmes, la fameuse «Vallée étrange» – théorie selon laquelle plus un robot ressemble à un homme plus ses imperfections apparaissent monstrueuses et engendre donc son rejet (10) –sera comblée.
 

L’homme pourra alors se passer de l’homme et la Machine-Marché pourra enfin pourvoir à l’entier de ses besoins.