Les primaires de la droite ont mis en évidence un phénomène électoral jusqu’ici rarement perçu lors des précédentes consultations politiques : celui du basculement très rapide d’une masse conséquente d’électeurs vers un candidat au détriment du ou des favoris.

Nous allons analyser ce mouvement à l’aune de la théorie du point de bascule énoncée par Malcom Gladwell (The Tipping Point: How Little Things Can Make a Big Difference).

Cette élection présente un caractère très particulier qui a contribué à accroître l’intensité et la rapidité de ce phénomène. Nous verrons ensuite combien la position dominante acquise à ce jour par François Fillon est nettement plus fragile que ne le laisse transparaître la série triomphante des sondages qui ont suivi sa victoire.

Le point de bascule est une théorie d’analyse de la dynamique d’influence au sein d’un groupe d’individus. Elle analyse l’intensité de diffusion d’une idée ou d’un message en fonction de trois composantes :

  1. Les déclencheurs. Ce sont des personnes d’influence qui vont accélérer la diffusion de l’idée. Ces influenceurs se divisent en trois catégories, les « connecteurs » (ceux qui maîtrisent les bons réseaux), les « mavens » (ceux qui maîtrisent l’information), « les vendeurs » (ceux qui savent convaincre).

    Les deux premiers sont nécessaires pour produire un contenu cohérent support de l’adhésion. Les derniers, les vendeurs, sont fondamentaux pour assurer la propagation d’une idée. Nous verrons que François Fillon a bénéficié, presque malgré lui, de redoutables vendeurs d’une idée qui n’était pas celle portées par les connecteurs et mavens …

     

  2. Le contexte. La profondeur et la rapidité de diffusion d’une idée dépend de l’évolution de l’humeur et de l’opinion des personnes concernées par celle-ci. Il suffit d’un retournement ou d’une inflexion de cette humeur, pour que l’adhérence à une idée, un concept ou une image s’effectue. Cette adhérence peut être très rapide si un ou des événements déclencheurs marquants cristallisent cette évolution.

     

  3. L’adhérence. Pour emporter l’adhésion, l’idée ne doit pas nécessairement être bonne, elle doit marquer les esprits, s’installer peu à peu comme une évidence, comme une solution à un problème, parfois indépendamment du contenu réel du vecteur qui porte l’idée. Si le problème apparaît très conséquent, l’adhérence peut avoir lieu, alors même que les conséquences anticipables de la victoire du vecteur qui porte l’idée sont partiellement négatives pour celui qui va y adhérer. Nous verrons combien ce cas d’adhérence à priori paradoxal a fortement joué en faveur de François Fillon (comme il l’a sans doute également fait pour Donald Trump aux USA).

Un candidat austère, un programme profondément clivant

François Fillon n’avait pas au départ les meilleurs cartes en main pour gagner la primaire. De nature austère, peu adepte des envolées lyriques, il n’est pas l’homme politique le plus empathique, ni celui à même d’emporter l’adhésion des foules lors des meetings.

De plus, l’ancien candidat à la présidence de l’UMP a longtemps pâti des séquelles désastreuses de sa confrontation avec Jean-François Coppé.

Les premiers mois de sa longue campagne ont été plus que difficiles. Longtemps, il a stagné à la troisième place, largement distancé par le duo de tête, au positionnement personnel très différencié (bien plus que leurs programmes), et menacé par le trublion Le Maire qui promettait le renouveau du haut de sa jeunesse relative et de son programme de 1000 pages.

Déjà fortement marquées lors de son passage à Matignon, les positions libérales et 'austéritaires' de François Fillon se sont accentuées dans ses discours et ses écrits de campagne. Sa préférence pour le capital contre le travail socialement organisé (suppression de l’ISF, allégement considérable et immédiate des charges sociales pour les employeurs, diminution de l’impôt sur les sociétés, encouragement à l’auto entreprenariat, fin des 35 heures, des emplois aidés etc.), sa volonté de « fluidification » intense du marché du travail (modalités de licenciement facilitées, plafonnement des allocations chômage, etc.), sa préférence pour l’assurance privée individuelle versus la solidarité sociale nationale (assurance publique universelle portant uniquement sur les affections graves ou de longue durée) et sa vision du rôle de l’Etat essentiellement régalien (suppression de 500000 fonctionnaires intégrant une forte augmentation des effectifs de policiers, importante création de places de prison etc.) en faisait dès le départ, un candidat clivant.

A cette dimension thatchérienne assumée, son programme ajoute un conservatisme social important, une vision de la France basée sur la valorisation de l’identité chrétienne dont la promotion devient un crédo d’importance (défense des chrétiens d’Orient, souhait de réécriture des livres d’histoire etc.).

La dernière partie de campagne va être particulièrement orientée sur ces dimensions, communication parfaitement orchestrée avec la sortie du deuxième livre du candidat, «Vaincre le terrorisme islamique » qui succède à « Faire », paru en 2015, plus porté sur la transformation économique.

Un noyau de fidèles très complémentaires

La force de ce programme tient dans sa cohérence avec la composition de l’équipe rapprochée de Fillon et sa capacité à mobiliser des réseaux pour sa production et sa diffusion.

Economiquement, Fillon s’est appuyé principalement sur deux hommes aux carnets d’adresses conséquents. François Bouvard, ancien directeur général de McKinsey et Pierre Danon qui dirigea British Telecom, Capgemini puis Numéricâble. Ce dernier permet au candidat de rencontrer des dizaines de grands patrons et ainsi d’étoffer son programme en lui donnant sa marque particulièrement droitière. C’est lui également qui redessine les modalités de campagne du candidat, notamment sur les réseaux sociaux. Naissent alors des supports WEB didactiques, centrés sur des cibles marketing (Femmes avec Fillon, Professionnels de santé avec Fillon etc.).

Ce réseau idéologiquement structuré va toutefois accroître l’ancrage socialement très homogène de la campagne de Fillon, comme l’illustre la photo ci-dessous, entête du site les Femmes avec Fillon. L’uniformité de la classe sociale, de la classe d’âge et de l’origine culturelle des supportrices du candidat est ici particulièrement marquée.

Culturellement, l’apport de Bruneau Retailleau, chef de file des républicains au Sénat, est déterminant. Ce dernier, ancien bras droit de Philippe de Villiers, est un catholique pratiquant qui possède des réseaux conséquents dans les milieux très conservateurs.

Enfin, au cœur de la galaxie Fillon, Patrick Stefanini, directeur de campagne, est un communiquant alchimiste de talent. Il a dirigé la campagne de Valérie Pécresse, lui permettant d’accéder à la tête de l'Ile-de-France en 2015. L'homme est proche d'Alain Juppé et dispose d’un carnet de contacts très étoffé, en politique, dans les agences de communication etc.

François Fillon a eu l’intelligence de s’entourer d'une équipe redoutable de « connecteurs » et de « mavens ». Par contre, les « vendeurs » ne sont pas au rendez-vous. Cela ne tient pas aux compétences avérées de son directeur de campagne, mais au produit à vendre.

Il faudra le renforcement d’un contexte bien marqué pour faire adhérer à l’image de François Fillon, une idée nouvelle, sans rapport direct avec le contenu réel de son programme.

Le contexte : les erreurs tactiques de Sarkozy et de Juppé

La qualité et l’enthousiasme de l’équipe de François Fillon ne suffisent pas. La campagne ne prend pas. Malgré la rugosité de son programme économique, celui-ci ne se différentie pas nettement de ceux des principaux candidats, tous marqués par une orthodoxie libérale très forte.

Alain Juppé, malgré son programme également très droitier, joue la carte du rassembleur, du Père de la Nation qui vise à la réconciliation, à l’identité heureuse, avec une vaste alliance de la droite et du centre. La tactique de Juppé, inspirée de la France unie de François Mitterrand, semble fonctionner à merveille pendant des mois. Elle ressort pourtant d’une erreur de positionnement et d’un effet d’optique.

Grisés par des sondages stratosphériques, Juppé a opté pour un slogan de campagne présidentielle de second tour, visant au rassemblement le plus consensuel possible.

La France de 2016 n’est pas celle de 1988. Les attentats, l’affaire du Burkini et la rixe sur la plage de Sisco en Corse ont fortement marqué le débat sur l’identité. Accoler les deux termes dans un slogan, sans promouvoir de politique nette de transformation sociale lui donnant une substance réelle, ne constituait au mieux qu’un affichage marketing sans grand effet et au pire un angle d’attaque dont ne s'est pas privé Nicolas Sarkozy.

La primaire est un exercice terriblement partisan qui privilégie les options tranchées et affirmées. La popularité instantanée dont jouissait Alain Juppé ne provenait pas de la puissance de son message ou de l’adhésion à son programme mais de la personnalité repoussoir de son principal challenger. Cette erreur de positionnement et l’effet d’optique allaient être fatals à Alain Juppé.

Compte tenu des menaces judiciaires qui pesaient sur lui et de son passif d’ancien chef de l’Etat, la tactique de Nicolas Sarkozy ne pouvait être que celle de la surenchère qui correspond d’ailleurs parfaitement à son caractère.

Le tonitruant candidat a occupé tout l’espace médiatique, avec une succession de saillies qui visaient à monopoliser le débat autour de ses propositions ou de ses sorties.

Cette surenchère particulièrement marquée sur les questions sociales et identitaires avait pour vocation de créer le clivage, de faire adhérer autour de l’ancien chef de l’Etat la partie la plus droitière de l’électorat pour faire pièce aux centristes et aux supposés électeurs de gauche votant pour Alain Juppé.

Cette tactique et notamment l’ultime polémique autour du soutien de François Bayrou ont contribué à « gauchiser » le positionnement perçu d’Alain Juppé, fragilisant ainsi le candidat favori des sondages. Elle a surtout renforcé l’effet repoussoir du candidat Sarkozy créant de facto une possibilité d’adhérence pour un candidat alternatif.

Les déclencheurs et l’effet d’adhérence : l’effet cumulatif des deux premiers débats

La dimension extraordinaire de la chevauchée fantastique de François Fillon vers la victoire tient au fait que les principaux déclencheurs de l’effet de basculement sont ses propres adversaires. François Fillon ne disposait pas de vendeurs performants dans son équipe. Il n’a pas eu besoin d’en trouver. Ces principaux concurrents ont fait pour lui, à leurs frais, la promotion d’une nouvelle idée accolée à l’ancien premier ministre, celui de l’ultime recours, symbolique particulièrement forte dans l’imaginaire des partis de droite.

Le premier débat : l’émergence de l’idée

Le premier débat de la primaire eu lieu le 13 octobre 2016. Dans sa posture de puncheur victimaire, Nicolas Sarkozy reçoit et distribue les coups. Alain Juppé contemple ses adversaires en demeurant le plus lisse et consensuel possible. François Fillon, quant à lui, détaille sur un ton calme et ferme son programme ultra libéral et conservateur. Il adopte un ton professoral et recadre les candidats sur leur programme ou la légèreté de leurs erreurs de chiffrage.

En conclusion du débat, les principaux candidats challengers (Fillon et NKM notamment) insistent sur la dictature des sondages qui prive les électeurs de leur choix et demande à la majorité silencieuse de sortir de chez elle pour voter le 20 novembre. «Vous avez la possibilité de prendre le pouvoir, alors prenez-le ! » conclue François Fillon.

Fillon a joué une corde sensible qui va se révéler gagnante : celle du complot des sondages.

Cette antienne est reprise par presque tous les candidats, à l’exception évidente d'Alain Juppé. Nicolas Sarkozy en fait même un élément majeur de campagne contre son principal adversaire, au lendemain de la victoire de Donald Trump. Malheureusement pour lui, cet argumentaire ressortait d’une erreur tactique fatale. La présidentielle américaine est une élection à un tour. Elle consiste pour le challenger à battre le prétendant le mieux placé. Cet argument prôné par un des deux favoris des sondages d’une primaire qui doit qualifier deux candidats était non seulement contradictoire mais porteur de l’idée fatale que l’inéluctabilité de la confrontation Juppé / Sarkozy n’avait pas de raison d’être.

Sarkozy s’est trouvé être un des principaux déclencheurs de la montée en puissance de son ancien premier ministre.

Dès la fin du mois d’octobre, la côte de François Fillon progresse autour de 13 %. Elle se situe toutefois encore très loin de celle de Juppé (environ 35 à 40 %) et de Nicolas Sarkozy (environ 25 à 30%).

Ce frémissement indique clairement que les sondés considèrent que Fillon peut incarner une alternative au duo annoncé, position que lui conteste encore Bruno Le Maire qui demeure au contact (environ 10%).

Le second débat : l’encrage définitif de l’idée

Le second débat du 3 novembre 2016 va changer la donne, pour deux raisons.

La première est celle de l’effet cumulatif qui va permettre à l’idée « renverser la table des sondages », prônée par tous les challengers de Juppé de s’incarner dans la candidature de Fillon.

Lors de ce débat, Juppé et Sarkozy adoptent la même posture que précédemment.

Placé physiquement au centre des débatteurs, Sarkozy a été la cible des attaques de tous et de chacun illustrant combien un rassemblement de la droite sur son nom apparaissait improbable. Il est l’homme clivant qui cristallise l’idée du recours contre lui.

Juppé a continué de vanter l’identité heureuse et l’alliance avec le centre, toutes deux bien éloignées de l’intensité partisane qui anima la campagne de primaire très marquée à droite. Dans une réponse à une apostrophe de Sarkozy, il fait même involontairement le parallèle entre son alliance avec Bayrou et le recrutement de personnalités de gauche par Nicolas Sarkozy en 2007.

Juppé commet là une faute politique qu’il ne pourra jamais rattraper. Incapable de corriger une image perçue comme trop recentrée, sa situation va rapidement se dégrader une fois la véritable raison d’être de sa popularité, celle d’être le recours contre Sarkozy, battue en brèche par Fillon.

La seconde raison qui va propulser François Fillon est l’effondrement de Bruno Le Maire sous l’effet de ses propres imprécisions et de son incapacité à répondre aux attaques des autres challengers. Le second débat a cruellement montré la dimension marketing du candidat du « renouveau » qui n’avait que cela à proposer, alors même qu’il fut ministre pendant de longues années.

Fillon de son côté est apparu « au-dessus de la mêlée » attaquant peu les deux favoris, tançant les journalistes afin d’apparaître subtilement en homme libre de toute accointance avec l’élite médiatique et s’adressant au peuple de droite sur leurs thèmes les plus identitaires.

Dès lors, l’adhérence devient fulgurante et tous ceux qui prévoyaient de voter par défaut, contre l'un ou l’autre des favoris déclarés, rejoignent le camp du Sarthois.

Une fois la mécanique enclenchée, plus rien ne pourra l’enrayer.

Le mirage Fillon

L’incroyable scénario des primaires, déjouant des mois de prédictions constantes, n’a pas conduit les sondeurs à une plus grande prudence. François Fillon est crédité de la même victoire facile que celle constamment annoncée pour Juppé, avant le premier tour. Les sondeurs devraient avoir la modestie de regarder leurs propres prévisions suite à la victoire de François Hollande à la primaire socialiste de 2011. Victoire tout autant improbable, consécutive au vaudeville Strauss Kahn. Dans les premiers sondages post primaire, François Hollande planait à 38 % au 1er tour et à 62 % au second.

Tous les ingrédients sont réunis pour que le triomphe annoncé de Fillon ne se réalise pas ou pas aussi facilement qu’attendu.

François Fillon a été magistralement élu, grâce à l’adhérence sur sa personne d’une idée en grande partie indépendante de la réalité de son programme. En effet, les programmes étaient trop proches pour qu'une telle remontée s'explique par leurs différences relatives.

Fillon se trouve paradoxalement dans la même situation que celle initialement occupée par Juppé. Il est ancré dans un positionnement politique marqué qui lui laisse peu de possibilités de se replacer. Indépendamment du contenu réel de ses propositions, Alain Juppé n’a jamais pu se départir de son positionnement perçu comme trop favorable à la gauche et perméable au danger islamique. Il a incarné, par défaut et malgré lui, l’image de François Hollande, l’autre maudit de la politique française.

Fillon aura beaucoup de mal à endosser le rôle de rassembleur qui est celui qui permet la victoire au second tour. Son électorat est très marqué. Il est en moyenne masculin, urbain, âgé et provenant des classes supérieures. C’est l’association des petits patrons et de la France traditionnelle inquiète de la transformation culturelle du pays.  Bien qu’il s’en défende et que cela ne soit pas la raison principale de sa victoire, il est le candidat du patronat, des classes supérieures aisées.

Pour peu que ses concurrents soient un peu habiles, il pourrait facilement incarner un rejet, sur lequel une adhérence pourrait se former.

François Fillon a rassemblé presque 3 millions de voix sur son nom, ce qui représente 7,8 % des votants (y compris blancs et nuls) à l’élection présidentielle de 2012.

Son programme et sa vision de la transformation économique sont très éloignés des attentes de la majorité des français qui ne rêvent pas tous les matins d’une purge libérale. Son adhérence ponctuelle à la nécessité impérieuse de faire barrage à Nicolas Sarkozy ne lui sera plus d’aucun secours. Il peut certes espérer être le réceptacle de la volonté de sanctionner le quinquennat de François Hollande, surtout si son premier ministre se présente à l’élection. Toutefois, tous les candidats, de Mélenchon à Le Pen, peuvent tout autant espérer incarner cette adhérence.

Son positionnement très marqué et son image autoritaire réaffirmée par les débats lui offrent une emprise sur le FN. Il concurrence directement le parti de Marine Le Pen sur l’électorat conservateur du Sud Est qui a voté très largement pour lui aux deux tours de la primaire. Toutefois, le FN possède un avantage qui fait défaut à François Fillon : celui d’être un Janus au double visage, l’un tourné vers les classes populaires de la France Périphérique décrites par Christophe Guilluy, en recherche de sécurité sociale, l’autre vers la France conservatrice, inquiète d’une identité perdue. A ce jour, Marine Le Pen a réussi l’exploit de conserver et renforcer ce mélange d’électorats. Une des clés du prochain scrutin tiendra dans cette capacité à maintenir la cohérence de cet assemblage. Si les électeurs de Marion Maréchal Le Pen qui ont voté pour lui lors de cette primaire préfèrent Marine plutôt que François en mai 2017, la base électorale du candidat Les Républicains en sera encore plus réduite.

Désormais au centre des attentions, le programme de François Fillon fait l’objet de toutes les critiques, les plus virulentes provenant de la périphérie de son propre camp, la gauche restant à ce jour inaudible, engluée dans la palinodie de ce quinquennat raté.

Henry Guaino, Nicholas Dupont-Aignan et François Bayrou n’ont aucun mal à mettre en avant les dimensions destructrices du lien social qu’emporte le programme libéral de François Fillon. Sa posture nationaliste est également facilement critiquée, compte tenu de son adhésion sans grande réserve à l’édifice européen actuel.

La deuxième clé du scrutin portera sur la capacité pour la gauche d’avoir un candidat qui ne soit pas un repoussoir. La candidature de Manuel Valls pourrait engendrer cet effet qui cherchera un support pour s’incarner. Mais cela ne sera sans doute pas le seul. Le tissu citoyen est en effet parcouru d’angoisses et de fractures qui constituent un contexte propice à l’émergence d’un « moment », d'une cristallisation qui pourrait profiter à Mélenchon, à Le Pen ou à un troisième homme (ou femme) capable de synthétiser un espoir pour un vaste ensemble de classes sociales distinctes ou d’incarner un recours contre une éventualité perçue négativement.

Il est probable que le premier tour de la présidentielle soit nettement plus disputé que ne le prévoit les sondages actuels.  Compte tenu de son programme très clivant, de sa personnalité, de ses soutiens, Fillon symbolise plus l’incroyable tendance à la fragmentation de la société française qu'une promesse d'union et de réconciliation. Dans une élection classique, sa candidature est trop marquée pour emporter l’adhésion majoritaire.

Son éventuelle victoire tiendrait plus à sa capacité d’adhérence à une idée particulière, tellement forte qu'elle transcenderait les clivages et gommerait les autres dimensions.  Par exemple, celle de la volonté de préserver une identité culturelle majoritaire, vue comme bafouée par les pouvoirs en place et fragilisée par la vague migratoire. Dans ce cas, sa personnalité et son parcours lui permettraient sans doute de paraître plus crédible que Marine Le Pen.

A moins, bien évidemment, que l'élection ne se fasse encore une fois par défaut, contre la gauche d’abord, pour sanctionner un quinquennat catastrophique,  puis le FN ensuite, au nom du front "républicain" et avec une abstention massive. Avec toutes les conséquences qu'une telle élection entraînerait alors pour la France.

Source : Philippe Leroy, 01-12-2016